Culture manga : le point sur les influenceurs

Les Otakus ont beau être des passionnés, le manga n’en reste pas moins un marché, et donc un business. Et qui dit business dit … influenceurs ! Après avoir évoqué l’utilisation de la culture manga/anime par les marques dans un précédent article, c’est donc sur ce phénomène que je me penche aujourd’hui. Et il y a de quoi dire, car c’est un marché foisonnant. En effet, ce terme, souvent associé aux YouTubeurs, est en réalité pluriel et, dans le manga en particulier, on peut dire qu’il y en a pour tous les goûts. 

Influenceurs manga : qui fait quoi ?

Dans l’ensemble des otakus qui ont franchi le pas numérique sur la chaîne Youtube et ailleurs, ils sont peu à avoir su s’imposer par une démarche qualitative et la pertinence de leur regard. Présentons-les.

Le chef Otaku : 710 k abonnés

Grand incontournable des YouTubers manga en France, sa chaîne cumule à ce jour plus de 700 000 abonnés et aborde une thématique vaste : analyse d’une œuvre en particulier, actu autour du manga, découverte de nouveaux opus prometteurs, décorticage de mécaniques scénaristiques, il aborde même parfois les livres chapitre par chapitre (ou épisode par épisode s’il s’agit d’un anime). Ce format est communément appelé “review”.

Certaines vidéos sont accompagnées d’un placement de produit, souvent en rapport avec le domaine (application de manga, éditeur, produits dérivés, jeu mobile…). Ainsi le chef Otaku a régulièrement travaillé pour Kana en tant que chroniqueur avant de mettre un terme à son contrat pour mésentente quant à la rémunération du travail proposé. Sa notoriété lui a également permis de visiter des maisons d’édition telles que Glénat, Kaze ou Ankama et de s’entretenir personnellement avec les personnes qui y travaillent pour comprendre plus en profondeur le fonctionnement de ce milieu.

Enfin, le Chef fait naturellement partie de ces quelques personnalités approchées par la Fnac pour conseiller un manga dans la chronique mensuelle de l’enseigne, “Le manga du mois Fnac”. En l’occurrence, le Youtubeur a mis en lumière lors de ses différents passages des titres comme Beastars, Horion, Ragna Crimson ou encore Jagan.

Tonton Benzz : 91,1 k abonnés

Si cet influenceur n’avait pas de format précis jusque là, sa chaîne tend aujourd’hui clairement à faire du story telling, à retracer le parcours de vie d’un mangaka ou d’une œuvre, élargissant parfois ses thèmes à des personnalités plus larges que ceux s’illustrant dans le monde du manga. A noter qu’il a également lancé sa marque de prêt à porter, “Animus store”, marque dont chaque collection allie avec brio street wear et manga sur des sweats, casquettes, t-shirt… (élu meilleur site de e-commerce de mode par la CCI).

DB Times : 143 k abonnés

DB Times fait partie des ces influenceurs qui centrent toute leur activité sur un manga bien spécifique : ici, il s’agit de Dragon Ball. Analyse de l’œuvre, informations sur l’actu qui concerne la licence… tout y passe !

LuccassTV : 425 k abonnés

Partenaire idéal des marques, LuccassTV centre son activité sur une grande source de revenu et de marketing pour les mangas, j’ai nommé les produits dérivés ! Au milieu des vlogs japonais que le youtubeur propose, celui-ci fait découvrir des jeux de carte, des figurines, des jeux mobiles etc. Tout comme le Chef Otaku, il a également eu droit à ses passages dans la chronique “Le Manga du mois Fnac” dans laquelle il présentait entre autres “Hell’s Paradise”, “Dr Stone” ou encore “Black Torch”.

Random Watcher : 187 k abonnés

Qui dit “manga” dit forcément… “Anime” ! Random Watcher traite exclusivement d’animation japonaise. Il passe en revue l’actu autour de ce domaine, met en lumière des œuvres marquantes, produit du contenu humoristique sur certains animés dans des vidéos intitulées “Mauvaise foi” et va même jusqu’à présenter dans certaines vidéos un artiste d’animation notable ou des mécaniques d’animation qui méritent d’être mises en valeur (exemple : le sakuga qui rend les animations très fluides en ajoutant plus d’images par secondes). Il y a quelques mois, il a été invité gratuitement par le Festival international d’animation d’Annecy sous une accréditation presse qui lui a permis d’avoir accès en avant première à certains films d’animation, mais également à des conférences et Work In Progress.

Ansei : 127 k abonnés

Ansei a une approche encore différente du manga au sens large. En effet, hormis quelques “reviews” et autres contenus communs à plus ou moins tous les influenceurs manga, le YouTuber met en exergue les jeux vidéos associés à cette culture.

Sébastien Abdelhamid

Plus éloigné de la sphère YouTube, cet influenceur s’exprime non seulement sur les réseaux sociaux, mais également à la télévision dans des chroniques pour Clique sur Canal+ etc. Plus associé à la pop culture en général (ou “culture geek”) qu’au manga, il est cependant la troisième personnalité à avoir apporté sa pierre à l’édifice dans les chroniques “Le manga du mois Fnac”, au même titre que le Chef Otaku et LuccassTV.

Influenceurs manga : le coup de cœur des marques ?

La grande majorité des collaborations entre marques et influenceurs mangas se limite donc à des produits eux même associés à ce genre (là où les autres influenceurs ont un champ plus large de produits à promouvoir), aux produits dérivés qu’offre cet univers ainsi que la présence gratuite à certains événements associés à la culture geek. Les influenceurs bénéficient par ailleurs de certains avantages comme la réception gratuite de mangas et de produits dérivés. Mais qu’en est-il de la collaboration entre maisons d’édition et youtubeurs ?

Lorsqu’on parle d’influenceurs et donc de marques dans le monde du manga, le premier réflexe serait de penser que les otakus du web sont approchés par des maisons d’éditions, studios d’animation etc. pour profiter de leur influence et ainsi vendre leurs œuvres. Or cette pratique s’en trouve très réduite, se heurtant aux mœurs des otakus : si un influenceur venait à vendre les mérites d’un manga simplement parce qu’il a été payé pour le faire, sa légitimité s’en trouverait atteinte parce que ses propos eux-mêmes et son avis seraient décrédibilisés aux yeux de son audience.

Si les articles abondent sur la question des influenceurs en général et de leur impact sur notre consommation, ils se font beaucoup plus rares lorsqu’on se concentre sur la sphère manga ; c’est dire à quel point cette question d’intégrité rend la question tabou. On voit donc peu de partenariats entre maisons d’édition et/ou distributeurs et influenceurs ; ce sont généralement des entreprises de produits dérivés qui bénéficieront de cette pratique. L’absence de mise en lumière sur les rares exceptions existantes amène à les classer dans la rubrique des partenariats invisibles.

D’une manière générale, les collaborations entre influenceurs et marques dans le monde du manga demeurent une pratique toute marginale, d’abord pour cette raison de tabou et d’intégrité, mais également à cause du niveau de popularité des influenceurs. On aura beau répéter que la France occupe une part proportionnellement gigantesque dans l’industrie mondiale du manga, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un marché de niche. Une marque a-t-elle un réel intérêt à miser sur l’influence de certains otakus lorsque ceux-ci peinent à franchir les  100 000 vues sur YouTube ? Leur portée est-elle suffisante pour intéresser les marques ? 

Pour les rares éditeurs qui se prononcent sur le sujet, les demandes de partenariats se trouvent soumises à des restrictions claires : sur le site de Pika Édition par exemple, lorsqu’un internaute demande dans la rubrique FAQ “Je suis un blogueur, influenceur, instagrameur, booktuber et/ou youtuber ; à partir de combien d’abonnés/followers puis-je espérer recevoir des services de presse ?”, Pika répond sans langue de bois : “De manière générale, nous n’envoyons pas de services de presse aux comptes Twitter, Instagram et Youtube en dessous de 3 000 abonnés/followers. Atteindre ce chiffre palier ne vous garantit pas non plus un partenariat avec Pika Édition.”

Globalement, il est donc difficile d’associer à ces personnalités le terme “d’influenceurs” tel qu’on l’entend généralement, précisément pour cette question de manque de partenariats officiels. Il serait en fait plus judicieux de les qualifier de “prescripteurs”. En effet, lorsque le Chef Otaku vente les mérites de Berzerk ou de Kingdom et que ces mangas se retrouvent en tête de gondole dans les librairies, libre à tout un chacun d’y voir un quelconque lien de causalité … mais la question reste ouverte. S’il n’y a pas toujours de partenariat officiel entre marque et youtubeurs, on ne peut nier l’influence de ces derniers sur les ventes lorsque ceux-ci partagent leur avis sur telle ou telle œuvre.

Pierre LAURENT – Bachelor 2eme année – 2019/2020