Écrivains français : la culture en transit

En France, il se vend près de 14 livres par seconde. Avec l’avènement du numérique, les éditeurs papier doivent certes revoir leur philosophie et élaborer de nouvelles stratégies de structuration et de diffusion du contenu : mais si la part de l’édition numérique est en hausse de 9 %, le livre physique reste largement majoritaire, 343 millions d’exemplaires ont été vendus, contre moins de 14 millions de livres numériques. Preuve que, sensible à la crise économique, le secteur de l’édition hexagonal reste attractif … plus spécifiquement pour les éditeurs étrangers qui font rimer « french touch » et gage de qualité. Retour sur un succès off-shore que trop ignorent mais qui ouvre bien des perspectives marketing et culturelles.

Un marché en crise ?

Comme la majorité des secteurs d’activité en France, l’édition française a connu des années de reflux entre 2010 et 2014. Et si 2015 et 2016 ont constitué une embellie, l’édition subit à nouveau un fort recul. Ainsi les 10 auteurs les plus lus en France ont noté une baisse radicale de leurs ventes. Guillaume Musso, qui avait écoulé en 2016 presque 2 millions d’exemplaires, en a vendu un peu plus de 1,5 million en 2017, tandis que pour Marc Levy, les ventes sont passées d’un million à moins de 750 000 exemplaires. Bref le secteur est en souffrance … en apparence.

Car l’édition s’obstine à afficher des résultats annuels en régression certes mais toujours honorables. En 2017, on compte 68 199 livres publiés en France (+0,2% par rapport à 2016) ainsi que 356 millions de livres vendus (-1%, soit 3,97 milliards d’euros en tout), donc plus 4,5% de croissance du marché du livre en Janvier 2018, 116 euros de panier moyen par lecteur pour l’achat de livres (papier ou numériques). Chaque salon du livre attire éditeurs, écrivains et investisseurs français mais également venus du monde entier. On dénombre 45 pays invités au Salon du Livre avec la participation de l’Ukraine, la Chine ou la Hongrie, de l’Europe en 2019.

La French Touch, gage de qualité

2017 marque un tournant : non seulement la littérature française s’exporte, mais s’étend de plus en plus, de plus en plus loin et dans de nombreuses langues inédites. Le français est devenu la deuxième langue la plus traduite dans le monde, juste après l’anglais. Parmi les pays les plus francophiles, on retrouve notamment la Chine, les pays anglo-saxons, la Pologne, la Corée, les Pays-Bas, les pays de l’Est et la Russie. La francophonie, dites la « French Touch », plaît, s’arrache à l’international. Cet intérêt découle du travail acharné des maisons d’éditions, de l’efficacité des structures d’aide à la traduction, d’une évidente qualité éditoriale chère aux médias français.

Résultat : la francophonie capte l’attention du monde entier avec deux axes d’intérêt majeurs :

  • Amin MaaloufTahar Ben Jelloun, Kamel Daoud, Riad Sattouf, Atiq Rahimi, Alain MabanckouDany Laferrière, Leïla Slimani … Les auteurs issus de l’exil, qu’ils soient best sellers ou prix Goncourt, font l’unanimité et de nombreux éditeurs étrangers développent des collections auteur de ces écrivains issus de minorités francophones ou non mais qui ont su conquérir la langue de Molière.

  • Mais ce qui plaît également chez nous, c’est justement l’essence même de la French Touch, l’élégance de la langue, la multiplicité des styles, un penchant très net pour la « feel good littérature », globalement une pensée positive et universelle, portée par une écriture originale, décalée et pleine d’espoir.

La francophonie s’exporte !

Désormais, certaines maisons d’édition présentent des auteurs traduits dans plus d’une trentaine de langues : c’est le cas de Marc Levy, traduit dans 49 langues, dont les ventes s’élèvent à 40 millions d’exemplaires. Guillaume Musso (traduit en 40 langues) peut s’enorgueillir de plus de 30 millions d’exemplaires vendus à travers le monde. 42 pays publient Yasmina Khadra, auteure de Les Hirondelles de Kaboul tandis qu’Amélie Nothomb est publiée en 35 langues. Grâce à certains prix prestigieux comme le Goncourt, des auteurs s’exportent à une vitesse fulgurante. Michel Houellebecq, « le plus important écrivain français depuis Camus », selon son éditeur anglo-saxon (Random House), était déjà une star internationale, mais avec La Carte et le territoire, il a obtenu plus de 40 contrats, pour un montant de cessions dépassant 1million d’euros. Si sa notoriété s’étend sur les deux hémisphères, c’est en Angleterre, en Pologne et en Allemagne que Houellebecq multiplie les best-sellers. Le Goncourt 2013, Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, s’est lui aussi exporté en 26 langues, dont l’anglais, au terme de belles enchères.

Tandis que les États-Unis restent difficile d’accès pour de nombreux romanciers (le total des traductions représente 3% des publications), les regards se tournent vers la Chine ; les éditeurs y conçoivent de grands espoirs d’implantation, notamment grâce aux séries pour enfants, aux livres pour la jeunesse et aux BD : « C’est en Chine que cela se passera demain, affirme Vibeke Madsen (Editions P.O.L), même si la censure et les tabous (guerre, religion, sexualité) constituent encore un frein à la diffusion du roman contemporain. » Justement la Chine comme la Russie ou les pays de l’Est, frileux devant la littérature contemporaine jugée trop libre, misent énormément sur les classiques. Antoine de Saint-Exupéry, numéro un des auteurs français les plus diffusés à l’international, affiche aujourd’hui Le Petit Prince dans 300 langues (la dernière en date en hassanya, dialecte maure). Camus, Sartre, Beauvoir, Genet, Duras, Bourdieu, Lacan, Foucault, Lévi-Strauss permettent à leurs éditeurs de multiplier les contrats dans de nouvelles contrées.

Auteurs ou rockstars

Traduits, diffusés de par le monde, de plus en plus d’écrivains français rencontrent un succès planétaire. On assiste en conséquence à une véritable « starification » de ces auteurs, un phénomène qui apparaît au début des années 2000, lorsque L’Elégance du hérisson  de Muriel Barbery, traduit en 44 langues (dont le galicien, le macédonien, l’hindi, le malayalam) devient l’un des premier best sellers français à conquérir le monde. Auréolée de ce succès, la romancière fit sensation à la foire du livre de Londres de 2007, attirant tous les regards à l’égal d’une rock star. Un phénomène désormais courant pour des auteurs plébiscités à l’international.

Tatiana de Rosnay, avec Elle s’appelait Sarah totalise 44 contrats : son livre s’est vendu à 4 millions d’exemplaires aux États-Unis et à 1 million aux Pays-Bas. Selon son éditrice : « A Amsterdam, c’est simple, il faut que Tatiana porte des lunettes noires et un chapeau pour ne pas être assaillie. Là-bas, la résonance de l’histoire de la petite Sarah avec celle d’Anne Frank est très forte. »  Idem pour La Vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker, avec 40 cessions et des ventes colossales (400 000 exemplaires en Italie, 200 000 en Espagne…). Katherine Pancol, quant à elle, signe 40 contrats pour sa trilogie « animalière ». Pour Eric-Emmanuel Schmitt, c’est en Allemagne qu’il marque le plus de points : M. Ibrahim et les fleurs du Coran y atteint des records de vente (850000 exemplaires) ; boudé quant à lui par les allemands,  Bernard Werber, fait l’objet d’un véritable culte en Corée du Sud,  (8,5 millions d’exemplaires vendus).

Qu’en conclure ? L’édition française a tout à gagner en privilégiant la carte de l’international. Sa force ? Un patrimoine francophone riche, le prestige d’une langue élégante, synonyme de culture et d’élévation intellectuelle, et une armada d’auteurs particulièrement pertinents dont les intrigues et le style capte l’attention des foules. Une évolution à suivre donc, car la conquête est en marche.

Pour en savoir plus :

https://www.lexpress.fr/culture/livre/ces-auteurs-francais-qui-seduisent-la-planete_1905093.html

https://www.lexpress.fr/culture/livre/les-ecrivains-francais-champions-a-l-export_1609016.html

https://www.lexpress.fr/culture/livre/tetes-chercheuses-des-editeurs-ces-scouts-qui-pistent-les-succes_1669169.html

https://www.lemonde.fr/livres/article/2018/03/16/l-edition-francaise-de-livres-en-quelques-chiffres_5271815_3260.html

http://www.lefigaro.fr/livres/2018/01/17/03005-20180117ARTFIG00273-les-dix-romanciers-francais-qui-ont-le-plus-vendu-de-livres-en-2017.php

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2018/08/27/31006-20180827ARTFIG00054-club-de-lecture-faut-il-applaudir-les-ecrivains-a-succes-comme-levy-et-musso.php

https://www.livreshebdo.fr/article/la-production-par-secteurs-en-2017-une-annee-stable

Léna FAWAZ – Bachelor 3eme année – Cycle Intensif – 2018/2019