Selfie, ce miroir aux alouettes ?

Mi octobre … les vacances sont loin … vous regardez vos photos souvenirs postées sur les réseaux sociaux … Parmi elles, combien de selfies ? Eh oui, grâce à nos smartphones, le geste « selfie » s ‘est démocratisé. C’est désormais un réflexe que de s’afficher au quotidien ou durant ses loisirs, de se montrer, de se scénariser … avec deux tendances qui se distinguent.

  • D’un côté, les « émotionnels » cherchent à garder le souvenir d’un moment simple du quotidien, ou d’un événement particulier.

  • De l’autre, les « exhibitionnistes » ont pour vocation d’attirer l’attention, de se montrer sous leur meilleur jour.

Quelle que soit la fonction que l’on souhaite lui donner, le selfie atteste de sa présence à un endroit précis ou lors d’une certaine occasion. Il a pour but d’engorger les réseaux sociaux et d’alimenter une course aux likes sans fin pour montrer aux autres à quel point notre vie est passionnante. Et c’est tout le problème car cela vient de loin. Explications.

#selfie

Certains affirment que les premiers « selfies » sont apparus pendant les années 1920 ; d’autres le datent de la sortie du film de Ridley Scott, Thelma et Louise, en 1991. Mais c’est en 2012 que le selfie tel que nous le connaissons, réalisé via un smartphone, fait son apparition ; le terme est d’ailleurs tagué plus d’une dizaine de milliers de fois sur les réseaux sociaux cette année-là. En 2013, le hashtag #selfie connaît une croissance exponentielle de plus de 200% sur Twitter. Cette nouvelle forme d’expression découle principalement de l’évolution photographique, rendue possible par des appareils toujours plus performants. En effet, l’implantation d’une caméra frontale de qualité de plus en plus supérieure sur les nouveaux modèles de portables rend cette opération plus simple, cela devient même un argument de vente.

Si ce nouveau phénomène de mode semble aujourd’hui avoir séduit la quasi totalité de la société et envahit notre quotidien (on recense pas moins de 300 millions de selfies sur Instagram), il faut noter qu’il a une importance toute particulière pour la jeune génération ( 83% chez les 15-24 ans), pour qui il représente un véritable mode de vie, un réflexe. Les chiffres montrent également que les femmes seraient plus adeptes que les hommes. Bref, inscrit dans notre banalité, le selfie devient une pratique populaire, à laquelle tout le monde se livre, le mot faisant même son entrée dans Le Petit Robert en 2015. En 2016, c’est la société de consommation qui évolue avec l’authentification de paiement par le selfie, qui serait plus sécurisé qu’un code, instauré par MasterCard, Alibaba et Amazon.

Moderne autoportrait

Datant de l’Antiquité, l’autoportrait consiste à se représenter soi-même dans une œuvre. L’artiste pratique ainsi une sorte d’introspection, se retrouvant seul face à lui-même. Il met surtout en avant des expressions, des mimiques, illustre son état émotionnel à un moment précis de sa vie. Tel un journal intime, l’auto-portrait dévoile une partie de son existence ou de sa personnalité via une œuvre sincère et sans artifice. L’idée n’est pas du tout de véhiculer une image valorisante de soi-même, mais plutôt de révéler son véritable soi intérieur. Des peintres comme Van Gogh, Rembrandt, ou encore Frida Kahlo en étaient adeptes et prenaient ainsi leurs peintures à témoin de leurs souffrances quotidiennes.

Les selfies d’aujourd’hui font de même. Ces autoportraits numériques immortalisent une expression, une émotion particulière, qui ramènent la personne à un souvenir. C’est d’ailleurs la motivation première de ces clichés qualifiés d’« émotionnel ». En se photographiant, les individus cherchent avant tout à conserver précieusement un moment qui leur est cher. Certains y voient même le reflet de leur vie à la manière d’un album photo qui retracerait leurs aventures au jour le jour. Martine n’a qu’a bien se tenir car désormais sur le net, on retrouve régulièrement les exploits de Claire à la plage, Mathilde à la montagne, Julie et son petit frère, Paul en soirée, ou encore Tom au restaurant ! Les déclinaisons sont multiples !

Une forme d’engagement

On peut également trouver dans le selfie une forme d’engagement, dixit les portraits de célébrités mais aussi d’anonymes devant un fond aux couleurs du drapeau national les lendemains d’attentats. Cette fois-ci, ils ne sont plus accompagnés du fameux hashtag #selfie qui met en avant l’individu mais d’un hashtag plus empathique qui marque l’unité, afin d’apporter son soutien pendant une épreuve difficile. Ces selfies engagés peuvent aussi être utilisés pour signifier son attachement à des causes telles que le combat contre la maladie, mais aussi la tolérance envers certaines communautés souvent critiquées … Quelques différences persistent néanmoins entre l’introspection picturale et la nouvelle forme d’expression sociale que sont les selfies.

Alors que les autoportraits marquaient l’émotion – quelle qu’elle soit – que ressentait le peintre, les selfies, eux, ont plutôt tendance à illustrer un affect lié à un moment précis. Pour 35% des « accros » du selfie, la joie est au cœur du souvenir à capturer. La tristesse et la souffrance sont plus rarement photographiées, à l’exception d’une peine liée à un combat qui serait universellement partagé. Retenir les émotions d’un moment précieux est donc une des motivations possibles du geste « selfique ». Or bien souvent les individus multiplient les poses devant leur smartphones et appuient de nombreuses fois sur le bouton, retenant ainsi de longues séries de clichés. Cela nous amène donc à penser qu’il existerait d’autres causes plus superficielles à la prise de selfie.

Narcisse 2.0

Grâce à tous ces nouveaux outils du quotidien (réseaux sociaux, applications, réalité virtuelle …) qui placent l’individu au centre du contenu, il semblerait que la nouvelle génération ait remis au goût du jour les préceptes du mythe de Narcisse, qui se noie en tentant d’embrasser son reflet dans l’eau. Avec les selfies – qui rappelons-le, en anglais signifient « soi-même » – les individus se mettent constamment en avant dans leurs clichés, ce qui sonne un peu comme une poussée d’égocentrisme de la part d’une jeunesse de plus en plus individualiste. Car même si tout le monde s’y est mis, il faut bien admettre que les jeunes en abusent davantage que le reste de la population.

J’ai interrogé des jeunes adeptes des selfies, parmi eux David, 18 ans, étudiant en droit, qui prend au moins un selfie par jour, … au plus une cinquantaine ! Il se photographie chaque fois qu’il se trouve beau, ce qui est pour lui le signe d’une bonne journée. Ses selfies sont purement « exhibitionnistes ». Il s’agit de se montrer, de se valoriser, d’étaler ses vêtements de marque et de faire des envieux sur la toile. Entre exubérance et placements de produits, les adeptes du selfie cherchent donc à raconter une histoire dont ils sont le héros. Mais pas n’importe laquelle : une histoire construite de toute pièce et où rien n’est laissé au hasard.

L’art du contrôle

Car s’il y a bien une particularité propre au selfie, c’est le contrôle. La position est soigneusement choisie, ainsi que l’angle de vue, le profil, la lumière, le filtre… Tous ces éléments sont bien évidemment sensés rendre l’image plus flatteuse que la réalité. Une fois la photo retouchée par les multiples filtres correcteurs, on sélectionne la meilleure de la série à diffuser sur les réseaux sociaux. Cette dernière se démarquera non seulement par la mise en valeur du modèle, mais aussi selon sa capacité à faire réagir les « followers ». Toute cette mise en scène n’a pas d’autre but que de générer des « likes » et l’admiration des amis virtuels.

Et c’est en cela que la réalité contemporaine reprend la mythologie. Dans cette société où l’apparence est privilégiée et le « paraître » prime sur l’« être », l’image de soi que l’on renvoie aux autres compte plus que tout. C’est pourquoi, à peine leurs portraits postés sur les réseaux sociaux, les nouveaux Narcisse guettent scrupuleusement la montée des likes et des commentaires de leurs abonnés. Ils recherchent par là l’admiration et l’approbation de leurs pairs. Cette obsession pour sa propre image n’est pas seulement le moyen de se vanter, elle est surtout une façon de se forger une identité auprès d’une société toujours plus sélective.

Dangereuse approbation

Si l’on s’intéresse à présent à ce qui se passe derrière la caméra, on se rend compte que l’univers du selfie peut parfois être dangereux. Effectivement, cet égocentrisme perçu par les spectateurs du selfie pourrait bien cacher un manque profond de confiance en soi de la part du modèle. Posant ainsi face à la caméra, il met en avant ses atouts pour masquer sa solitude et son manque d’estime. C’est pour cela que les commentaires qu’il reçoit le rassurent et lui donnent une certaine importance aux yeux des autres. Le besoin d’appartenance et de reconnaissance est naturel, il est d’ailleurs classé à la troisième place de la pyramide des besoins de Maslow: il est donc humain de chercher l’approbation des autres pour se faire accepter. Sauf que là, nous sommes dans le virtuel.

Pire ; une fois posté sur les réseaux sociaux, le selfie est exposé et l’individu se confronte non seulement au regard mais aussi au jugement des autres. C’est là le danger. Encouragé par les commentaires positifs qu’il obtient, l’individu se perd dans une spirale obsessionnelle. Il devient dépendant de l’opinion des autres, cherche à tout prix à leur plaire en construisant une image améliorée de lui-même. C’est ainsi que les jeunes de 20 ans présentent trois fois plus de troubles de la personnalité narcissique que le reste de la population. Parce qu’« on est ce que l’on montre », les selfies postés doivent être le plus avantageux et gratifiant possible. Certains mettent leur vie en péril pour impressionner leur communauté, dixit les cas d’accidents graves de personnes prenant un selfie du haut d’une falaise, ou en réalisant des « parkours » sur le toit de trains en marche.

Passer à côté de sa vie

Résultat : en voulant être plus « cool » que ce qu’il est réellement, l’individu se déconnecte totalement de la réalité, et passe à côté de sa vie. Il ne participe plus au moment présent mais le photographie pour en garder une trace. Il s’exclut également des relations humaines pour se consacrer uniquement à sa vie virtuelle et à l’image qu’il renvoie. Or si la relation humaine est inexistante, on assiste à un paradoxe avec le besoin de reconnaissance décrit par Maslow puisque l’individu s’enferme dans un monde irréel et se coupe des relations tangibles qui lui sont pourtant indispensables.

Par ailleurs, cette mode du selfie est accentuée par l’influence des personnalités publiques. Elles sont de plus en plus nombreuses à inonder les réseaux sociaux de leurs autoportraits. En tenues de soirée sur le tapis rouge ou au naturel, en fiesta ou dans le domaine privé, avec leurs enfants… les situations sont aussi variées qu’artificielles. C’est la première fois cette année que les selfies ont été interdits lors de la mythique montée des marches du Festival de Cannes. Pierre Lescure, président de la manifestation ainsi que le délégué général ont imposé cette mesure drastique pour éviter l’encombrement occasionné par les vedettes se prenant en photo en plein passage. Peine perdue : les stars influencent la jeune génération qui reproduit ce schéma. En postant régulièrement des photos de soi à diverses occasions, à la manière d’une célébrité, la personne lambda acquiert elle aussi de l’importance. C’est un cercle vicieux.

Comme il est aisé de basculer d’un type de selfie à un autre … L’authenticité en justifie l’aisance. Mais ce phénomène amène à restituer une image souvent différente de ce qu’on est vraiment, et qui ne correspond guère à la réalité. Le masque social derrière lequel chacun se cache alimente le réflexe « exhibitionniste ». Rappelons-nous David, cité plus haut. Il m’a confié ne jamais poster ses selfies sur Instagram, réseau qu’il juge trop artificiel. Il préfère réaliser des stories sur Snapchat au cours desquelles il se raconte en toute honnêteté. Pourtant ses stories ne montrent que ce qu’il veut qu’on voit de lui. La notion de « réalité » qu’il souhaite conserver est donc faussée au profit d’une mise en scène de sa vie dans laquelle il peaufine son image. Au final, qu’il soit émotionnel » ou « exhibitionniste », le selfie perd en authenticité et traduit davantage le désir de plaire aux autres. Quitte à le tromper. Or comme disait Eleonora Duse, « le pire danger qu’il y a à tromper autrui, c’est qu’on finit toujours par se tromper soi-même ».

Pour en savoir plus :

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-mode-du-selfie-un-narcissisme-198368 (03/11/2017)

https://www.psychologue.net/articles/le-selfie-un-reflet-de-notre-personnalite (12/10/2015)

http://www.psychologies.com/Culture/Ma-vie-numerique/Articles-et-Dossiers/Je-photographie-ma-vie (06/2014)

https://www.anthedesign.fr/autour-du-web/selfie/ (10/09/2016)

https://www.femmeactuelle.fr/actu/dossiers-d-actualite/selfie-31458 (20/07/2016)

https://femmes.orange.fr/societe/actualite-et-debat/digital/article-le-selfie-quelle-image-nous-renvoie-t-il-CNT000000du6qg.html (09/2015)

https://selfietpe.wordpress.com (12/01/2015)

http://histoiredarts.blogspot.fr/p/lautoportrait-recapitulatif.html (2012)

http://www.ozap.com/actu/festival-de-cannes-2018-les-selfies-seront-interdits-sur-le-tapis-rouge/553794 (23/03/2018)

https://www.santemagazine.fr/actualites/les-hommes-qui-prennent-des-selfies-ont-ils-des-problemes-psychologiques-193085 (13/01/2015)

 

 

Elodie UZAN – Bachelor 3ème Année – Stratégie Marketing – 2017-2018