Livre Paris 2018 : un salon miné par les polémiques ?

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Jeudi 15 mars 2018 au soir : accompagné de son épouse et de Françoise Nyssen, Ministre de la culture et ancienne co-directrice du groupe Actes-Sud, le président Emmanuel Macron inaugure la 38ème édition de Livre Paris. Comptant parmi l’une des plus grandes foires du livre à travers le monde, cette manifestation rassemble chaque année plus de 3 000 auteurs et 1 200 exposants, 10 régions françaises et plus de 50 pays dont la Russie, pays invité d’honneur pour cette année.

C’est ainsi l’occasion pour plus de 150 000 personnes de plonger en plein cœur du monde de l’édition, de découvrir de nouveaux ouvrages, des projets littéraires inédits et de rencontrer leurs auteurs favoris. Organisé par Reed Exhibitions, entreprise à l’initiative de plus de 300 salons dans 30 pays à travers le monde, Livre Paris a cependant dû faire face cette année à de nombreuses critiques, aussi bien au sein des représentants politiques que des acteurs de la filière du livre ou de la culture, voire de la part même des visiteurs. Quelles furent les raisons de la grogne ?

Boycott du premier groupe d’édition français

Après des années de présence de la part de Hachette, aujourd’hui premier groupe d’édition en France (avec Grasset et Fayard) et deuxième en Espagne, le conseil d’administration de l’éditeur a voté contre la représentation sur le salon, excepté un (minuscule) stand de la maison Livre de Poche.

Officiellement, le groupe a justifié son absence par une situation économiquement délicate ; officieusement, il s’agit de protester contre les prix exorbitants imposés par Reed pour la location d’un stand (10 000€ pour un stand de 12m²), mais aussi contre le tarif d’entrée imposés aux visiteurs, jugé exorbitant. C’est que pour pouvoir pénétrer à l’intérieur du salon durant une journée, chaque visiteur doit acquitter un titre d’entrée de 10€ en semaine et 12€ en week-end.

Raison pour laquelle le célèbre auteur de polar Maxime Chattam boycotte désormais Livre Paris. Dans un tweet datant de 2017, l’écrivain s’insurgeait déjà contre la tarification : « On paye un livre, pas l’accès à la culture (ou alors symbolique) ». Faisant écho à cette critique, certains exposant se plaignent également du peu de diversité du public présent : « On est loin de retrouver toutes les catégories socio-professionnelles dans ce salon » constatait Gilbert Trompas, de Corsaire Éditions.

#Payetonauteur fait plier Reed

Autre sujet de grogne : à quelques jours de l’ouverture du salon, la polémique a explosé sur les réseaux sociaux, Twitter en tête. Bon nombre d’auteurs, soutenus par la Société des gens de lettre (SGDL) œuvrant pour la défense et la promotion du droit d’auteur, se sont indignés que Livre Paris ne rémunère pas les auteurs intervenant sur les différentes scènes de la manifestation en fonction du tarif légal.

Mené par Samantha Bailly, auteure et Youtubeuse traitant de l’écriture, le mouvement #Payetonauteur a pris en quelques heures une ampleur inédite. Leur revendication ? Être justement payé pour leurs interventions.  Si cela n’était pas le cas, le mouvement appelait aussi bien les auteurs que les visiteurs à boycotter cette 38ème édition. Faisant la sourde oreille pendant quelques jours en mettant en avant le fait
que « la promotion sert l’intérêt de l’auteur dans tous les cas en lui donnant de la visibilité dans un événement qui accueille plus de 150 000 visiteurs […] », Reed s’est très vite plié aux exigences des contestataires et, devant la menace d’une grande partie de la communauté des blogueurs livres, a mis en place une grille tarifaire. 

La culture dans la tourmente diplomatique

Depuis maintenant plusieurs années, chaque édition met à l’honneur un pays. Si en 2017 ce fut le Maroc, partenaire privilégié et ancien protectorat français, l’invité d’honneur de l’édition 2018 était la Russie. Selon Vincent Montagne, Président du Syndicat National de l’Édition (SNE), « les liens historiques, culturels et littéraires entre la France et la Russie sont privilégiés, uniques même. Nos littératures, et au-delà nos cultures, s’écoutent et se répondent. L’édition 2018 du Salon Livre Paris célébrera ce dialogue intense entre les lettres de nos deux pays ».

Cette invitation soulignait une volonté de rapprochement, bien que tendu, entre l’Europe et la Russie après de nombreux différents diplomatiques : la Crimée, l’intervention Russe en Syrie, l’influence sur l’élection américaine, … le président Macron devait notamment se rendre, le jeudi soir, sur le stand Russe pour l’inaugurer et y rencontrer ses représentants. Mais un événement a bouleversé ce programme :
le 4 mars, un ex-espion russe réfugié au Royaume-Uni est empoisonné avec sa fille ; la premier ministre britannique Theresa May accuse la Russie. Immédiatement, les pays partenaires, dont la France, annoncent des mesures répressives à l’encontre des intérêts russes.

Si la culture est en théorie un vecteur de paix et d’échange de valeurs, elle constitue par ailleurs une puissante arme politique … faisant ainsi les frais des tensions entre les nations. Dans une lettre ouverte au Président de la République, la directrice de la librairie du Globe, Natalia Turine, qui animait le stand de la Russie, a critiqué la décision de boycott : « Vous avez fait de la culture un point fort de votre projet, mais face à votre absence sur le stand de la Russie à Livres Paris 2018, c’est un tout autre message que vous m’avez délivré. »

Malgré l’ensemble de ces polémiques, Livre Paris 2018 a attiré 165 000 visiteurs, soit 7% de plus que l’édition précédente. Preuve que ces clivages n’ont pas eu de réelle incidences… pour l’instant ! En effet, de plus en plus d’auteurs, de visiteurs, mais aussi de maisons d’édition se détournent du grand salon parisien pour en fréquenter d’autres : Saint-Maur en Poche en juin, Quai du Polar à Lyon en avril, Etonnants-Voyageurs à Saint-Malo en mai… Combien de temps le salon Livre Paris va-t-il pouvoir exister sans envisager une refonte de son modèle économique mais aussi communicationnel ? La question est posée.

 

Pour en savoir plus :

Livre Paris : Histoire, chiffres et dossier de presse –
http://www.livreparis.com/Presse/Communiques-de-presse/

Reed expo : Nos salons –
http://www.reedexpo.com/fr/Nos-salons/

Biblio Obs : Est-ce bien normal de payer pour entrer au Salon du Livre ? –
https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20170323.OBS7024/est-ce-bien-normal-de-payer-pour-entrer-au-salon-du-livre.html

Huffpost : Salon du Livre : pourquoi les éditeurs hésitent désormais à s’y rendre –
https://www.huffingtonpost.fr/2015/03/20/salon-du-livre-editeurs-edition-hachette_n_6902332.html

Actualitte : Maxime Chattam boycotte le Salon du Livre –
https://www.actualitte.com/article/culture-arts-lettres/maxime-chattam-boycotte-le-prix-d-entree-excessif-du-salon-du-livre-de-paris/69910

Actualitte : Boycott, auteurs indignés –
https://www.actualitte.com/article/culture-arts-lettres/boycott-auteurs-indignes-insurrection-generale-contre-livre-paris/87639

Le Monde : Que sait-on sur l’empoisonnement de l’ex-agent double russe au Royaume-Uni ?
http://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/19/que-sait-on-sur-l-empoisonnement-de-serguei-skripal-l-ex-agent-double-russe-au-royaume-uni_5273209_3210.html

Actualitte : Livre Paris : Monsieur Macron, votre boycott m’a fait l’effet d’une douche froide –
https://www.actualitte.com/article/tribunes/livre-paris-monsieur-macron-votre-boycott-m-a-fait-l-effet-d-une-douche-froide/87890

Huffpost : Boycotter le stand de la Russie au Salon du Livre, est-ce vraiment une bonne idée ? –
https://www.huffingtonpost.fr/michael-migueres/boycotter-le-stand-de-la-russie-au-salon-du-livre-est-ce-vraiment-une-bonne-idee_a_23387376/

France Info : Le Salon Livre Paris 2018 termine avec une fréquentation en hausse –
https://culturebox.francetvinfo.fr/livres/salon-livre-paris/le-salon-livre-paris-2018-termine-avec-une-frequentation-en-hausse-270743

 

Quentin BOURGUIGNON – Bachelor 2ème année – 2017-2018